Variations autour de la pensée chinoise de la stratégie II
La stratégie occidentale commence presque toujours par un plan. Concevoir un objectif, mobiliser des moyens, puis transformer la réalité pour atteindre ce but : cette logique paraît si évidente qu’elle semble universelle. Depuis la philosophie grecque jusqu’aux doctrines militaires contemporaines, l’action stratégique est généralement pensée comme la projection d’une volonté dans le monde. Pourtant, ailleurs, notamment dans la pensée stratégique chinoise classique, l’efficacité repose sur une idée presque inverse. Avant d’agir, il faut apprendre à lire les situations.
La différence ne tient pas seulement à des techniques militaires différentes. Elle repose sur deux manières opposées de penser l’action : la stratégie occidentale part d’un objectif à atteindre ; la stratégie chinoise commence par analyser la configuration d’une situation. Cette logique apparaît clairement dans un concept central de la pensée stratégique chinoise, le XING.
Une pensée de la configuration
Le terme xing est généralement traduit par ‘forme’ ou ‘configuration’. Mais cette traduction peut être trompeuse si on l’interprète à partir des catégories de la métaphysique occidentale. Le xing ne désigne pas une forme abstraite ni un modèle idéal. Il renvoie à la configuration concrète d’une situation stratégique : la disposition des forces, les relations de puissance, les contraintes matérielles ou encore l’état moral des acteurs. Autrement dit, le xing correspond à la manière dont une situation se présente à un moment donné.
Dans les traités stratégiques chinois, toute action commence par l’analyse de cette configuration. Avant d’agir, il faut observer, comparer, évaluer. La stratégie ne débute pas par une décision mais par un diagnostic.
La première question stratégique n’est donc pas : ‘que devons-nous faire ?’
Elle est plus simple : ‘quelle est la situation ?’
Et vous êtes en droit de dire ‘mais c’est trivial et du bon sens ! Toutes les traditions, occidentale incluse, partent de la situation comme point de départ !’
Humm, et bien laissez-moi aller plus loin, et vous constaterez que ce n’est pas du tout le cas !
Une vision processuelle du réel
Cette approche repose sur une conception particulière du monde. Dans la tradition occidentale, l’action est souvent pensée à partir d’un modèle : un idéal que l’on cherche ensuite à réaliser dans la réalité. La stratégie consiste alors à réduire l’écart entre le projet et le monde.
La pensée stratégique chinoise procède autrement. Elle ne part pas d’un modèle à appliquer au réel, mais du mouvement même des choses. La réalité n’est pas envisagée comme un ensemble d’objets statiques mais comme un processus en transformation permanente. Les rapports de force évoluent, les équilibres se déplacent, les situations se recomposent.
Comprendre une situation ne consiste donc pas seulement à en décrire les éléments. Il faut aussi percevoir les tendances qui la traversent. Le xing ne désigne pas une structure fixe. Il correspond à une configuration momentanée d’un processus en transformation. La situation stratégique est toujours en mouvement, et c’est précisément cette dynamique que le stratège doit apprendre à percevoir.
Le stratège comme lecteur du réel
Dans cette perspective, la compétence stratégique repose moins sur la capacité à décider que sur la capacité à observer. Le stratège est d’abord un lecteur du réel. Il doit discerner les inflexions du rapport de forces, repérer les déséquilibres, comprendre les tensions latentes qui traversent une situation. Cette intelligence stratégique exige une observation patiente et une attention constante aux détails.
La stratégie n’est donc pas une science abstraite de la planification. Elle relève plutôt d’un art du diagnostic centré sur des situations dynamiques. Cette lecture de la configuration permet d’anticiper les transformations possibles. Une situation apparemment stable peut contenir des tensions qui, si elles sont correctement exploitées, conduiront à un renversement du rapport de forces.
L’action stratégique consiste alors moins à imposer un projet qu’à accompagner un mouvement déjà présent dans la situation.
La stratégie indirecte
Cette logique transforme profondément la manière de concevoir l’action. Dans la tradition occidentale, agir signifie souvent intervenir directement : attaquer, contraindre, transformer la réalité par la force ou par la décision. La stratégie est alors associée à l’affrontement.
La pensée stratégique chinoise privilégie une approche différente. Plutôt que d’imposer une action extérieure, le stratège cherche à exploiter les dynamiques déjà présentes dans la situation. L’objectif n’est pas de vaincre l’adversaire par la confrontation directe, mais de modifier progressivement la configuration du conflit.
La meilleure stratégie ne consiste pas à battre l’adversaire, mais bien à transformer la situation jusqu’à rendre sa défaite inévitable.
Un exemple contemporain
Cette différence de perspective apparaît également dans certaines difficultés rencontrées par les stratégies occidentales face aux mutations contemporaines de la guerre. Alors que la guerre conventionnelle a profondément évolué au cours des dernières décennies, certaines armées européennes ont longtemps continué à analyser les conflits récents à partir de paradigmes hérités de la fin du XXème, début du XXIème siècle. La guerre en Ukraine a notamment révélé à quel point les formes contemporaines du combat, hybridation des technologies, importance des drones, transformation rapide des doctrines, modifient la configuration même du champ de bataille. Dans une telle situation, l’erreur stratégique consiste précisément à analyser le conflit à partir d’un modèle préconçu. La pensée stratégique chinoise invite au contraire à partir de la configuration réelle des forces.
Autrement dit, la stratégie ne consiste pas à projeter un modèle sur la situation, mais à comprendre comment la situation se transforme.