Coca-Cola et l'intégration verticale : une dialectique du contrôle et du lâcher-prise


Il existe dans l'histoire de The Coca-Cola Company une tension qui n'a jamais vraiment été résolue, mais qui a été sans cesse reposée, déplacée et reformulée. C'est la tension entre le besoin de contrôler ce qui crée de la valeur et la nécessité de déléguer ce qui coûte. C’est très probablement un des cas les plus intéressants de cette dialectique sur plus de cent ans avec des leçons à apprendre et une stratégie à comprendre. En effet, cette dialectique est la clé de lecture de cent trente ans de stratégie d'intégration (ou devrais-je dire ‘désintégration’) verticale. Elle n'a pas été linéaire, mais s'est déployée en spirale, revenant périodiquement sur ses propres décisions pour les corriger, les radicaliser ou les inverser. Comprendre cette trajectoire, c'est comprendre comment une entreprise peut traverser les siècles sans jamais perdre sa singularité, précisément parce qu'elle a su, à chaque époque, identifier le maillon de la chaîne de valeur sur lequel son emprise devait être absolue pour une création de valeur maximale. En plus de 140 ans d’histoire, The Coca Cola Company a connu 6 périodes distinctes montrant cette tension continuelle et le pragmatisme stratégique en matière d’adaptation de la chaîne de valeur.

1886–1899 : l'intégration totale d'une entreprise naissante

À sa création en 1886 dans la pharmacie d'Atlanta où John Pemberton met au point sa formule, The Coca-Cola Company présente le profil d'une intégration verticale totale au sens le plus classique du terme. Quand Asa Candler rachète la marque en 1888, puis fonde officiellement la société en 1892, il comprend immédiatement que la vraie richesse de l'entreprise ne réside pas dans les bouteilles ni dans les usines, mais dans la formule elle-même, ce secret industriel que l'on connaîtra plus tard sous le nom de ‘Merchandise 7X’ (conservé pendant 86 ans dans un coffre à la Sun Trust Bank d'Atlanta, connu de quelques dirigeants seulement, puis transféré et conservé aujourd’hui à la World of Coca-Cola d'Atlanta). La firme produit le sirop, contrôle la recette, assure la commercialisation en fontaine et gère l'ensemble de la relation avec le consommateur. Aucune activité n'est externalisée, aucun intermédiaire ne s'interpose entre la formule et sa mise en marché. Ce modèle est adapté à la réalité d'une entreprise naissante, dont l'avantage repose entièrement sur le secret de fabrication et la singularité gustative du produit. À ce stade, l'intégration n'est pas une stratégie, elle est simplement la condition d'existence de la firme. Puis arrive un point d’inflexion en 1899, avec une décision que certains qualifieront d’inconsciente.

1899-1920 : la rupture fondatrice et la désintégration sélective

La décision prise en 1899 d'accorder une licence d'embouteillage à deux avocats du Tennessee, Benjamin Thomas et Joseph Whitehead, pour la somme symbolique d'un dollar est, rétrospectivement, l'un des gestes stratégiques les plus lourds de conséquences de l'histoire de The Coca Cola Company. Candler, peu convaincu par l'avenir de la bouteille et fermement ancré dans sa foi pour le fontainier, accepte cet accord, sans mesurer pleinement la portée de sa décision. Ce désintérêt apparent pour l'aval débouche pourtant sur la fondation d'un système qui va permettre à Coca-Cola de conquérir la planète sans jamais avoir à en financer l'infrastructure physique et les actifs lourds. A ce titre, c’est de toute évidence une des premières approches de développement ‘asset light’ de l’histoire. Ce que l'on désigne en stratégie corporate comme une désintégration verticale sélective repose ici sur une intuition profondément juste : la valeur réside dans la recette et dans la marque, non dans l'acte d'embouteillage lui-même. En externalisant ce maillon, Coca-Cola ne se dessaisit pas de son avantage, il le protège en le concentrant, et il externalise la production, où les coûts sont les plus importants et nécessitent le plus d’investissement lourds.

Le réseau franchisé s'étend à une vitesse que l'intégration totale n'aurait jamais permise. En 1909, plus de quatre cents usines d'embouteillage indépendantes opèrent déjà aux États-Unis, et en 1920, le système mondial dépasse les mille deux cents sites ! La centralisation du concentré garantit la cohérence du goût, renforcée par la maîtrise jalouse de certains ingrédients stratégiques, comme les feuilles de coca décocaïnisées dont Coca-Cola s'assure un accès quasi exclusif via la société Stepan Company, seul importateur légal autorisé à les traiter aux États-Unis. L'externalisation de l'embouteillage, quant à elle, garantit la vitesse d'expansion à moindre coût. Ce couplage, non délibéré au départ, est le génie fondateur du ‘Coca-Cola System’ qui s’est rapidement globalisé avec des fissures importantes, au fur et à mesure, qui ont sapé la performance et la crédibilité de Coca Cola.

1920–1980 : l'internationalisation, ou les limites de la fragmentation

Entre les années 1920 et 1980, ce modèle franchisé propulse Coca-Cola sur tous les continents. La marque s'implante dans les Caraïbes, au Mexique, puis en Europe et en Asie. L'accélération de la Seconde Guerre mondiale est particulièrement saisissante : la firme ouvre plus de soixante usines d'embouteillage pour approvisionner les troupes américaines, transformant un impératif logistique militaire en réseau commercial durable. Après 1945, ces sites deviennent des têtes de pont permanentes à travers le monde.

Mais la croissance extensive engendre une contradiction interne que les théories de la gouvernance corporate permettent de nommer précisément : la fragmentation du réseau produit des coûts de coordination croissants et une hétérogénéité qualitative difficile à maîtriser et contrôler, donc des couts de transaction de plus en plus élevés, mais aussi une dilution progressive des synergies internes. Dans les années 1960 et 1970, plusieurs centaines d'embouteilleurs coexistent avec des niveaux d'équipement, de pratiques et d'efficacité radicalement différents. Le siège a certes conservé la recette et la marque, mais il a perdu la capacité d'imposer un standard de qualité et une cohérence opérationnelle à des partenaires dont l'indépendance juridique s'est muée, au fil du temps, en une forme d'autonomie stratégique que les contrats d'origine ne permettent plus de discipliner vraiment.

Cette situation engendre également un conflit structurel d'une autre nature, celui du prix du concentré. Le contrat original de 1899 avait fixé ce prix de façon permanente, sans aucune clause de révision ! Pendant des décennies, Coca-Cola se retrouve dans l'incapacité d'augmenter ses tarifs malgré l'inflation, tandis que les embouteilleurs bénéficient d'une rente contractuelle que rien ne permet de remettre en cause. Ce n'est qu'en 1978, après des années de négociations tendues et de batailles juridiques, qu'un nouveau contrat est signé, permettant enfin au siège d'indexer le prix du concentré sur l'inflation. Cet épisode illustre avec une clarté brutale le risque de toute désintégration trop hâtive puisqu’en cédant trop vite un maillon de la chaîne sans en garder les leviers de négociation, Coca-Cola Company avait transféré un pouvoir contractuel considérable à des tiers, au détriment de sa propre rentabilité pendant près de quatre-vingts ans. Il était temps pour Coca Cola Company de changer les leviers de pouvoir de marché en aval de sa filière pour une distribution plus avantageuse de profits. C’est le travail entamé pour les 30 années qui suivront de 1980 à 2010.

1980 - 2010 : la réintégration corrective pour restaurer la cohérence et diminuer les coûts de transactions

C'est face à cette triple fragilité, la fragmentation opérationnelle, l’impossibilité d’un standard unique et dépendance contractuelle que Coca-Cola engage, à partir des années 1980 et sous l'impulsion décisive de son PDG légendaire, Roberto Goizueta, ce que l'on peut qualifier de réintégration verticale corrective. La logique n'est plus d'étendre le réseau, mais de le requalifier et restructurer. L'entreprise rachète des embouteilleurs en difficulté ou en panne de croissance, fusionne des dizaines de petites structures régionales et constitue de grandes entités homogènes capables de délivrer les standards mondiaux de la marque.

La création de Coca-Cola Enterprises en 1986 illustre parfaitement ce mouvement et révèle la sophistication du dispositif mis en place. En effet, en fédérant une large part des embouteilleurs nord-américains sous une même entité cotée en bourse, dans laquelle Coca-Cola détenait une participation minoritaire d'environ 35 % (changeant dans le temps), le siège reprend la main sans assumer la totalité du risque industriel ni consolider la dette de la filiale dans ses propres comptes.

Ce tour de passe-passe comptable, que l'on a parfois appelé ‘anchor bottler model’, sera répliqué à l'international avec la même logique. Coca-Cola FEMSA pour l'Amérique latine, Coca-Cola HBC pour l'Europe centrale et orientale, Coca-Cola Amatil pour l'Asie-Pacifique. Dans chaque cas, une participation minoritaire au capital suffit à assurer une influence stratégique déterminante, à siéger aux conseils d'administration, et à imposer les standards de qualité, de marketing et d'innovation sans avoir à porter le poids opérationnel des usines. Il y a d’ailleurs un chiffre éloquent : entre 1985 et 2002, le nombre d'embouteilleurs américains passe de deux cent soixante-dix-huit à soixante-dix-neuf. Au-delà de la rationalisation comptable et financière, c'est une véritable reconquête stratégique pour diminuer les couts de transactions tout en influant sur les décisions stratégiques des ‘partenaires’, sur l’homogénéité des opérations et le développement, ainsi que sur une maitrise plus avantageuse de la distribution du profit en changeant radicalement le pouvoir de marché à son avantage. Mais ce travail sur la chaîne de valeur / le réseau de valeur va être renforcé à partir de 2010, avec une logique plus fine qui a pour conséquence une diminution encore plus importante des coûts de transactions et qui à son tour induit une augmentation notable du profit sur le réseau de valeur de l’industrie.

2010 - 2018 : le ‘refranchising’, ou la désintégration sélective comme discipline de valeur

Si l’on regarde de près, le ‘refranchising’, racheter massivement pour mieux revendre, peut paraître paradoxal, mais ce n’est qu’en apparence. En effet, en 2010, Coca-Cola rachète les opérations nord-américaines de Coca-Cola Enterprises pour 12,2 milliards de dollars, l'une des plus grandes acquisitions de son histoire. Ce mouvement d'intégration est immédiatement suivi d'un mouvement inverse puisque les activités d'embouteillage européennes sont cédées à la nouvelle entité CCE recentrée sur le Vieux Continent, dans le cadre d'un programme de refranchising qui s'étend entre 2013 et 2018 à l'ensemble des grandes zones géographiques du groupe, Amérique du Nord, Europe, Chine, Asie du Sud-Est.

Cette désintégration sélective libère plus de douze milliards de dollars d'actifs, réduit les effectifs d'environ trente pour cent, et fait remonter le retour sur capitaux investis de 6,5 à près de 10% entre 2015 et 2020. Ce mouvement n'est pas un abandon de l’aval de la chaîne de valeur mais une clarification. En effet, l'embouteillage est une activité à forte intensité capitalistique et à marges relativement faibles, où des partenaires spécialisés, désormais de taille suffisante pour générer leurs propres économies d'échelle, sont structurellement plus efficaces que le siège. En se retirant de ce maillon, Coca-Cola ne fragmente pas son emprise sur la chaîne de valeur, il la recentre sur les activités où son avantage est difficilement imitable : la formulation du concentré, la gestion mondiale des marques, l'innovation produit et le pilotage marketing global. Le réseau de grands embouteilleurs régionaux constitués à cette époque, Coca-Cola Europacific Partners pour l'Europe et l'Asie-Pacifique, Coca-Cola FEMSA pour l'Amérique latine, Swire Coca-Cola pour la Chine, Arca Continental pour le Mexique et le Sud des États-Unis, est juridiquement indépendant, mais stratégiquement aligné par des contrats de franchise d'une précision redoutable, qui définissent jusqu'aux normes microbiologiques, aux standards marketing et aux objectifs de durabilité que chaque embouteilleur doit respecter. Depuis 2018, cette approche est de plus en renforcée et assise, avec une courbe d’apprentissage et un effet d’expérience qui permet à Coca Cola Company de maintenir une rentabilité correcte malgré des tensions socioculturelles et légales sur la baisse de la consommation de sucre ou bien l’augmentation de l’intensité concurrentielle avec sa rivale centenaire, PepsiCo, ou bien d’autres concurrents plus modestes comme Keurig Dr Pepper, Royal Crown Cola, ou des acteurs plus locaux comme Wahaha, Inca Cola, Kola Real, Suntory etc… qui parfois dépassent localement Coca Cola en termes de volume.

Depuis 2018 : la centralisation stratégique comme modèle d'intégration sélective

Le modèle actuel du Coca-Cola System repose sur environ deux cents partenaires embouteilleurs indépendants, gérant près de neuf cent cinquante usines dans plus de deux cents pays. Cette architecture correspond à ce que la théorie de la stratégie corporate appelle une intégration verticale sélective : la firme intègre uniquement les activités où elle possède un avantage distinctif et inimitable, pour Coca Cola, la recette secrète, la production du concentré, la gestion de la marque et l'innovation, tout en externalisant celles où les partenaires spécialisés sont structurellement plus performants. Le résultat est un système d'une cohérence mondiale remarquable, capable de délivrer la même expérience Coca-Cola à Paris, Tokyo, Nairobi ou Mexico, tout en conservant la flexibilité nécessaire pour intégrer les contraintes réglementaires et les préférences culturelles, notamment, en termes de volume, packaging, et même taux de sucre, de chaque marché.

Ce que cette trajectoire enseigne, en définitive, c'est qu'il n'existe pas de bonne ou de mauvaise décision d'intégration en soi, mais seulement des décisions dont la pertinence dépend du maillon concerné, de la temporalité de la décision, et de la question fondamentale que toute stratégie corporate doit se poser en permanence en termes de (dés-)intégration verticale : où, dans la chaîne de valeur, réside véritablement mon avantage et comment maitriser au mieux les couts de transactions ? Coca-Cola a su, à travers cent trente ans d'oscillations entre intégration et désintégration, rester le seul et unique gardien de la réponse, en maintenant le concentré, la formule et la marque hors de portée de tout partenaire, tout concurrent, et de tout contrat de franchise. Le but ultime comme à l’accoutumé en stratégie, c’est de ne pas avoir de dogme et de comprendre la contingence et la dynamique du marché de l’intérieur pour le construire et non de l’extérieur pour le subir (Lire ‘stratégie comme fabrique de concepts’ sur The Otentia).

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Écrit par

Damon G.
Damon est co-fondateur du The Otentia. Il est professeur - chercheur en management stratégique à l'emlyon Business School et travaille sur la fabrique de la stratégie dans les organisations.