L'effet de la grenouille bouillante (boiling frog effect), métaphore empruntée à une expérience controversée mais rhétoriquement puissante, désigne la situation dans laquelle une firme ne perçoit pas, ou perçoit trop tard, une dégradation progressive de sa situation stratégique, précisément parce que le changement est suffisamment lent pour ne pas déclencher les signaux d'alarme qu'un changement brutal aurait provoqués.
Une grenouille plongée dans une eau qui chauffe graduellement, dit la métaphore, ne réagit pas et finit ébouillantée, alors que plongée directement dans l'eau bouillante, elle bondit et se sauve.
L'application stratégique est limpide puisque les firmes détectent et tentent de combattre les crises brutales mais sont mal équipées pour identifier les érosions progressives qui, cumulées sur plusieurs années, produisent pourtant des dommages irréversibles.
Plusieurs dynamiques stratégiques relèvent ce schéma de dégradation :
1- Érosion progressive de part de marché. En effet, perdre 0,5 point de part de marché par an pendant dix ans produit le même résultat qu'une perte brutale de 5 points, mais les systèmes d'alerte se déclencheront dans le second cas et pas dans le premier.
2- Dégradation graduelle de la position concurrentielle. A titre d'exemple, Kodak a vu les technologies numériques grignoter progressivement ses marges pendant vingt ans avant d'identifier la menace comme existentielle.
3- Dérive culturelle comme les compromis éthiques qui semblent mineurs individuellement et qui produisent, cumulés sur des années, des transformations culturelles qu'aucun dirigeant n'aurait explicitement approuvées.
4- Complexification organisationnelle, et on le sait que chaque nouvelle couche de processus semble justifiée individuellement, mais encore une fois, cumulées, elles paralysent progressivement la capacité d'action sans que personne ne l'ait délibérément voulu.
5- Endettement émotionnel managérial. Par exemple, les reports successifs de décisions difficiles comme les licenciements nécessaires, les cessions d'activités déclinantes ou les remises en cause stratégiques, produisent des situations 'terminales' qui n'auraient pas existé si les décisions avaient été prises à temps.
Le traitement de l'effet "boiling frog" repose sur des dispositifs institutionnels qui forcent la perception des changements progressifs comme les comparaisons temporelles systématiques à long terme (pas seulement d'une année sur l'autre, mais de manière tendancielle), les seuils d'alerte prédéfinis qui déclenchent des revues obligatoires dès qu'ils sont franchis, les regards externes réguliers et le degré d'ouverture de la stratégie (les consultants ou les administrateurs indépendants peuvent être salutaires pour montrer du doigt ce qui ne va pas.
La vigilance contre le "boiling frog" exige d'écouter régulièrement des diagnostics inconfortables que le quotidien permettrait d'éviter.