Ghyczy-Oetinger-Bassford (2001) articulent comme synthèse de leur lecture de Clausewitz le concept de 'prise de conscience clausewitzienne'. Cette dernière est une disposition cognitive distinctive qui intègre les contributions clausewitziens en posture opérationnelle. Ses sept composantes sont :

1- L'humilité épistémique : reconnaître les limites de ce qu'on peut savoir, anticiper, contrôler, sans basculer dans le cynisme inactif.

2- L'acceptation de la friction : intégrer la friction comme donnée structurelle plutôt que comme aberration à éliminer ; concevoir des plans qui résistent à la friction plutôt que des plans qui la supposent absente.

3- La lucidité sur l'adversaire : reconnaître que l'adversaire est un agent actif dont les réactions ne sont pas prédictibles mécaniquement, et dont chaque action cherche à déjouer nos intentions.

4- Le sens du temps stratégique : distinguer les moments d'équilibre où les actions ont peu d'effet, des moments de tension où les actions peuvent produire des effets disproportionnés.

5- La capacité de jugement sous incertitude : prendre des décisions dans le doute pleinement conscient plutôt que d'attendre une certitude qui ne viendra pas.

6- L'équilibre des passions : maintenir la cohérence de l'action malgré les pressions émotionnelles (comme la peur, la colère ou bien l'euphorie) qui peuvent la dérailler.

6- La conscience historique : situer les situations présentes dans le continuum des configurations historiques analogues, sans prétendre à l'analogie mécanique.

7- Le jugement des moyens et fins : maintenir la subordination des moyens aux fins politiques et stratégiques sans permettre que les moyens deviennent fins en eux-mêmes.

Cette prise de conscience n'est pas un ensemble de techniques mais une posture cognitive intégrée. Elle se cultive par étude (des classiques, de l'histoire militaire ou des cas stratégiques), par réflexion sur sa propre expérience, par mentorat de praticiens expérimentés et par exposition à des situations stratégiques progressivement complexes.

Les auteurs suggèrent que cette prise de conscience clausewitzienne distingue les vrais stratèges d'affaires des simples gestionnaires. Les gestionnaires optimisent dans des cadres donnés, alors que les stratèges naviguent dans des configurations complexes et incertaines où les cadres eux-mêmes sont en jeu.

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Écrit par

Damon G.
Damon est co-fondateur du The Otentia. Il est professeur - chercheur en management stratégique à l'emlyon Business School et travaille sur la fabrique de la stratégie dans les organisations.