Le 'synergy trap', ou comme on le dit en français, le 'piège de synergie', désigne la situation dans laquelle une firme acquérante paie une prime d'acquisition supérieure à la valeur des synergies qu'elle parviendra effectivement à réaliser, engendrant ainsi une destruction nette de valeur pour ses actionnaires. Le concept, formalisé par Mark Sirower (1997), part d'un constat empirique implacable en constatant que les synergies sont régulièrement promises mais rarement réalisées, et le prix payé pour les acquérir dans les opérations de F&A dépasse, dans la majorité des cas, les flux synergiques effectivement générés.
Le piège est structurellement alimenté par plusieurs forces convergentes :
Du côté cognitif, l'hubris managériale et le sur-optimisme systématique des dirigeants conduisent à des projections de synergies délibérément ou inconsciemment gonflées, c'est ce que Elazar Berkovitch et son collègue M.P. Narayanan (1993) décrivent comme des 'erreurs aléatoires' dans l'estimation des gains.
Du côté institutionnel, les conflits d'agence jouent un rôle décisif : les banques d'affaires rémunérées à la valeur du deal, les cabinets de conseil et les asymétries d'information entre professionnels poussent structurellement à la survalorisation.
À ces biais s'ajoute l'ambiguïté causale*, soit l'incapacité des dirigeants à comprendre précisément les liens entre leurs décisions d'intégration et les performances synergiques attendues, rendant toute projection fondamentalement fragile.
La littérature distingue le 'synergy trap' générique, qui agrège l'ensemble des risques d'échec sous un label unique, des 'synergy pitfalls' analytiques, qui sont des pièges spécifiques, proposés par Sergio Garzella et Roberto Fiorentino (2017) dont les principaux sont :
1- 'Le mirage' qui est une surestimation des synergies potentielles en phase de due diligence)
2- 'La côte trompeuse', autrement dit le 'gravity hill' qui est une sous-estimation des difficultés d'intégration
3- 'L'amnésie' qui se matérialise en un abandon progressif du pilotage synergique post-deal.
Ce passage du piège générique aux pièges spécifiques constitue une avancée conceptuelle majeure. Là où le 'synergy trap' identifie le symptôme, souvent dans le fait que la prime payée dépasse la valeur créée, les trois pièges spécifiques en dissèquent les causes précises et permettent d'y associer des solutions différenciées.
La limite de ce concept de "piège" reste cependant qu'elle se concentre essentiellement sur la relation entre prime d'acquisition et synergies de flux financiers, sans intégrer les synergies relationnelles, de réseau ou non-marchandes identifiées par Emilie Feldman et Exequiel Hernandez (2022)°, dont la destruction peut constituer une forme supplémentaire de piège synergique invisible aux indicateurs boursiers classiques.
*Voir ce concept dans le dictionnaire
°Voir l'article "La synergie: un concept clé de la stratégie corporate"